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LYCEE FLAUBERT

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Un balcon en forêt de Gracq

( la nuit de la forêt)


Dans cet extrait du roman " un balcon en forêt " de Julien Gracq, paru en 1958, le lieutenant Grange, ne parvenant pas à trouver le sommeil, décide de se promener dans la nuit. La forêt des Ardennes où il demeure caché avec des soldats, dans l'attente d'un bombardement allemand, en ce mois de mai 1940, lui apparaît comme calme et protectrice.

Du coté de la frontière, où le plateau peu à peu s'élevait, on voyait perler un à un et glisser quelques instants dans la nuit de petits points de lumière qui s'épanouissaient sans bruit et balayaient la crête des taillis d'un rayon rapide : les automobiles belges, qui roulaient dans la paix d'un autre monde au travers des clairières plus aérées où l'Ardenne peu à peu se morcelait. Entre ces deux franges que la nuit soudain alertait vaguement, le Toit (c'était le nom que donnait Grange à ce haut plateau de forêts suspendu au-dessus de la vallée), restait plongé dans une obscurité profonde. La laie s'allongeait à perte de vue comme une route fantôme, à demi phosphorescente entre les taillis sous son poudrage de gravier blanc. L'air était tiède et mou, chargé de senteurs de plantes ; Il faisait bon marcher sur cette route sonore et crissante, avec au-dessus de sa tête cette traînée de ciel plus clair, vaguement vivante, qui semblait parfois s'éveiller du reflet des lueurs lointaines. Grange marchait dans une sensation de bien-être physique sur laquelle venaient virer des pensées confuses qui n'étaient pas toutes amènes : la nuit le protégeait, lui rendait cette respiration heureuse et cette aisance des bêtes nocturnes pour qui se rouvrent les chemins libres, mais la nuit rapprochait la guerre de lui : sur le monde tapi épaissement à cette heure dans la peur des premier âges, on eût dit qu'une épée de feu inscrivait de grands signaux purs et lisibles : le ciel éveillé au-dessus des bois regardait la France obscure, l'Allemagne obscure, et entre les deux l'étrange scintillement calme de la Belgique, dont les lumières venaient mourir au bord de l'horizon. La nuit ne dormait pas ; on sentait que la terre aux aguets l'avait revêtue comme un camouflage ; l'oeil s'accrochait malgré lui au pinceau lointain des phares qui parfois se croisaient, semblaient tâter l'air précautionneusement comme des insectes, derrière l'horizon vaste et inquiétant.














Un balcon en forêt de Gracq

" Le bombardement "


Grange est allé se promener sur un plateau qu'il appelle le Toit et c'est à son retour, sur le chemin du fortin, que l'aviation allemande entame le bombardement de la Meuse. Pour Grange, qui est au front pour la première fois de sa vie, l'attaque est soudaine, inattendue et le laisse dans une hébétude et une incompréhension totale de ce qui lui arrive.

Soudain, comme il rallumait sa cigarette, il se fit très haut au-dessus de sa tête un déchirement de l'air singulier : un long fracas somptueux de rapide céleste froissant ses rails et ferraillant sur des aiguillages : l'artillerie lourde de la Meuse ouvrait le feu sur la Belgique.

Il lui sembla ensuite que les choses se passaient très vite. Il était à peine à mi-chemin du fortin qu'un puissant ronflement de moteurs se mit à fouir, à tarauder la forêt de tous les côtés à la fois, avec le sans-gêne d'une troupe de rabatteurs entrant dans un fourré, et le Toit brusquement entra en transe dans un énorme tapage de bombes et de mitrailleuses. Grange demeura un moment stupide : la forêt vibrait comme une rue secouée par le vacarme d'une perforatrice ; il se sentait giflé, bousculé par la trépidation véhémente, incompréhensible, qui entrait en lui à la fois par la plante des pieds et par les oreilles. Il se jeta de côté dans un layon où les arceaux des branches feuillues n'ouvraient au-dessus de lui qu'un ruban étroit de ciel blanc. Dès qu'on se sentait dissimulé aux vues, le tapage ne paraissait plus aussi énorme : on se rendait compte qu'il était à base de moteurs beaucoup plus que d'explosions : il y avait de longues accalmies. Grange, rassuré, se remit en route pour le fortin, sous la voûte de vacarme, mais à une dizaine de mètres devant lui, l'asphalte usé qui recouvrait la laie de ce coté se mit bizarrement à frire : il mit une ou deux secondes à comprendre qu'il était mitraillé : il regagna au pas de course l'entrée du layon. Il s'était remis à fumer, beaucoup plus à l'aise ; le bruit le soulageait. De temps en temps, le ciel du layon, dans un épanouissement des bruits de moteurs, était traversé d'un envol brusque de cape noire ; pour le reste, on ne distingue rien - quand Grange poussait jusqu'au chemin pour risquer un œil, il voyait se plaquer contre le ciel plus dégagé de la laie des flottaisons d'avions assez clairsemées, hautes et étrangement lentes, qui semblaient nager presque immobiles comme si elles remontaient un courant. Ce qui le frappait, c'était leur comportement paisible de poisson dans l'eau, la manière qu'elles avaient de s'espacer à l'aise dans la hauteur, de s'ignorer l'une l'autre, à la manière des bancs qui se croisent et s'ignorent, et vont chacun à leur affaire, étagés dans la transparence de la haute mer : elle suggérait l'idée d'une occupation sereine, nonchalante de l'élément. De temps à autre seulement, le brutal fracas de rapide des nuages s'enfonçait puissamment vers son zénith, déchirant dans un crissement de soie les plages d'air où flottaient ces constellations molles.

Les avions disparurent comme ils étaient venus, emportés par une saute de vent.