Dissipons d'abord une confusion possible. En 1643, est né à Rouen René Cavelier de La Salle ; vers la fin du 17ème siècle, il explora diverses régions d'Amérique du Nord et notamment le Québec où il fonda la ville de Montréal. Rouen conserve son souvenir : un quai de la rive droite porte son nom et une plaque apposée à l'angle de la rue du Gros Horloge et de la rue du Bac rappelle sa mémoire.

II n'a rien de commun avec Jean-Baptiste de La Salle qui est né à Reims en 1651, d'une famille de magistrats et de négociants en draps.

Pourquoi la ville de Rouen s'honore-t-elle de garder le souvenir du génial éducateur et du saint que fut Jean-Baptiste de la Salle ? Un imposant monument en bronze, oeuvre du célèbre sculpteur Falguière, inauguré en 1875 avec une solennité que l'on a peine à imaginer, s'élève place Saint-Clément. Une plaque apposée rue Saint-Julien, devant la chapelle Saint-Yon rappelle que le groupe scolaire Alexis Carrel est construit sur le Manoir de Saint-Yon où Jean Baptiste de La Salle vécut ses dernières années et où ses disciples poursuivent son oeuvre jusqu'à la Révolution. Une place porte son nom, au haut de la rue Saint-Gervais et enfin une paroisse de la rive gauche lui est dédiée.

Quelques brefs rappels historiques nous aideront à comprendre que Rouen n'est pas seulement la cité où le Saint est mort, mais qu'elle est surtout le lieu où germèrent des initiatives décisives pour orienter le Rémois vers la fondation d'un Institut enseignant aujourd'hui implanté dans 83 pays de tous les continents et qui dispense l'éducation à plus d'un million d'enfants et d'adolescents.

 


A Rouen, en effet, un certain Adrien Nyel, originaire de Laon, pris en charge, en 1661, pour le bureau des pauvres valides don't le sieges était à l'hopital général, les garçons de l'Hopital, de Saint-Maclou, Saint-Godard, Saint-Eloi et Saint-Vivien.

Dans le même temps, un religieux Minime du couvent de la rue Bourg l'Abbé, Nicolas Barré s'intéresse à l'éducation des filles et fonde, à Saint' d'abord, puis à Sotteville, une école dont il confie la direction à une femme remarquable, une Honfleuraise nommée Jeanne Duval.

Ces initiatives vont décider de la vocation Jean-Baptiste de La Salle. En effet, un de ses parents, Pons Maillefer, Rémois d'origine, est nommé Maître à la cour des Comptes de Rouen. Son épouse, à la d'une conversion aussi étonnante qu'inattendi dévoue entièrement aux bonnes ceuvres et s'intÉ particulièrement aux initiatives de Nyel et de Ni Barré. Elle les fait connaître en milieu rémois.

D'autre part, un Chanoine de Reims, Ni Roland, poursuit une oeuvre similaire à celle de Nicolas Barré et il entretient avec le religieux minime une correspondance dans laquelle il sollicite ses conseils et son aide. Or, il se trouve que Nicolas Roland est le directeur spirituel du jeune chanoine de La Salle.

Ainsi la Providence va se servir de trois rouennais, apôtres de la charité, Madame Maillefer, Adrien Nyel, Nicolas Barré, pour engager insensiblement Jean-Baptiste de La Salle dans le service de l'enfance pauvre. Ce qui se vit à Rouen est donc déterminant encore que sous-jacent, pour l'éclosion de l'oeuvre de Jean-Baptiste de La Salle.

 


Naturellement, les premières écoles lasalliennes virent le jour à Reims et en Champagne ; elles viendront ensuite s'implanter à Paris et dans diverses villes de France, pour assurer une assise plus solide et un rayonnement plus grand à l'oeuvre du Fondateur. En 1705, la jalousie des maîtres écrivains et l'incompréhension de certains ecclésiastiques conduiront Jean-Baptiste de La Salle à répondre à l'appel du Bureau des "Pauvres Valides" de Rouen pour prendre en charge les écoles de la ville et de Darnétal. Le Fondateur loue alors puis acquiert de la marquise de Louvois, nièce du ministre de Louis XIV, le domaine de Saint-Yon. Dans cette vaste propriété, sise à Saint-Sever, il fixe le siège central de son Institut naissant. II y transporte son noviciat ; avec l'appui de Mgr Colbert, archevêque de Rouen de N. Camus de Pontcarré, Premier Président au Parlement de Normandie, il répond au désir des commerçants de la ville et ouvre un établissement d'un genre tout nouveau que l'on pourrait qualifier de "Secondaire moderne". A la demande du Parlement, il lui adjoint une "Pension de force" pour adolescents et adultes envoyés par lettre de cachet. Ce seront alors une quinzaine d'années d'un labeur fécond, d'initiatives hardies, d'un affermissement décisif pour son Institut.

Son oeuvre bousculait trop d'habitudes acquises, heurtait trop de préjugés fortement ancrés pour ne pas rencontrer de la part de maîtres écrivains et de certaines autorités de crucifiantes contradictions et épreuves. Celles-ci devaient purifier son âme et faire éclater, au moment de son décès, même aux yeux de ses opposants, la sainteté de sa vie et la fécondité de ses intuitions pédagogiques.

 


Jean-Baptiste de La Salle mourut à Saint-Yon le 7 avril 1719. Ses restes, inhumés dans l'église Saint Sever, puis dans la chapelle de Saint- Yon, construite par les Frères en 1734, furent profanés en 1792. Exhumés et reconnus officiellement, en 1835, ils furent déposés en diverses écoles de Rouen avant de prendre place dans la chapelle-reliquaire construire en 1888, rue Saint Gervais, pour la Béatification du Vénérable de La Salle, actuelle Chapelle de J-B. A la suite de la persécution de 1904, ses restes ont dû partir en Belgique, ils reposent maintenant à Rome, dans la Maison-Mère de l'Institut des Frères des Ecoles Chrétiennes. Restant néanmoins quelques reliques dans le choeur de la Chapelle. J.B. de La Salle demeure présent à Rouen par la survie de son oeuvre. Au 19e siècle, les Frères ont dirigé à Rouen 29 écoles paroissiales ; ils ont été les premiers en France à assumer la charge d'une école normale départementale de 1829 à 1879, dans ce qui était le Prieuré Saint-Lô. Leur école primaire supérieure de Bellefonds a joué un rôle de premier plan pour le maintien et le rayonnement de l'enseignement catholique en notre ville. Les circonstances du 20ème siècle ont conduit les Frères à se replier sur ce qui est aujourd'hui le Pensionnat Jean Baptiste de La Salle. Puisse cet établissement témoigner de la vitalité d'une oeuvre qui a valu à son Fondateur la gloire des autels et la gloire d'une souscription nationale pour l'érection d'un monument qui est une des richesses du patrimoine artistique de notre cité.

 

Frère André DORAY