L'ADAPTATION THÉÂTRALE D'UNE NOUVELLE

Maupassant, MUSOTTE (1891), adaptation de L'ENFANT (1882)
Pièce en trois actes, représentée pour la première fois à Paris,
sur le théâtre du Gymnase, le mercredi 4 mars 1891

 

 
Ces deux dernières scènes  (Acte III, sc.7 et 8)
reprennent la fin de la nouvelle :

Jacques, debout au milieu de sa chambre, livide, haletant, tenait un enfant dans ses bras.
Les quatre femmes le regardèrent effarées; mais Berthe, devenue soudain téméraire, le cœur crispé d'angoisse, courut à lui: "Qu'y a-t-il? dites, qu'y a-t-il?"
Il avait l'air fou; il répondit d'une voix saccadée: "Il y a... il y a... que j'ai un enfant, et que la mère vient de mourir..." Et il présentait dans ses mains inhabiles le marmot hurlant.
Berthe, sans dire un mot, saisit l'enfant, l'embrassa, l'étreignant contre elle; puis, relevant sur son mari ses yeux pleins de larmes: "La mère est morte, dites-vous?" Il répondit: "Oui, tout de suite... dans mes bras... J'avais rompu depuis l'été... Je ne savais rien, moi... c'est le médecin qui m'a fait venir..."
Alors Berthe murmura: "Eh bien, nous l'élèverons ce petit."

 

ACTE III, scène 7

(Les deux jeunes mariés s'appellent ici Jean et Gilberte. Ils sont seuls)

 

JEAN : – Vous savez tout, n'est-ce pas ?
GILBERTE : – Tout, et j'ai été meurtrie profondément.
JEAN : – J'espère que vous n'avez supposé aucun mensonge ni même aucune dissimulation de ma part ?
GILBERTE : – Oh ! non !
JEAN : – M'avez-vous blâmé d'avoir été là-bas ce soir ?
GILBERTE : – On ne blâme pas quelqu'un qui fait son devoir.
JEAN : – Vous n'ignoriez pas cette femme… Et puis, elle est morte.
GILBERTE : – C'est parce qu'elle est morte qu'elle me trouble ainsi.
JEAN : – Ce n'est pas possible, vous avez une autre raison… (D'une voix hésitante. ) L'enfant !
GILBERTE vivement : – Non, non, vous vous trompez. Pauvre petit ! Est-ce que c'est sa faute, tout cela ? Non. Je souffre de quelque chose qui est uniquement en moi, qui ne vient que de moi et que je ne peux pas vous confesser. C'est une douleur de mon cœur, si vive quand je l'ai sentie naître sous la parole de mon frère et de votre oncle, que, si je devais l'éprouver en vivant près de vous, en femme, je ne m'y résoudrais jamais.
JEAN : – Mais quoi donc ?
GILBERTE : – Je ne peux pas vous le dire. (Elle s'assied à gauche. )
JEAN, debout : – Écoutez-moi. Il ne faut pas qu'il y ait en ce moment, entre nous, une ombre de malentendu. Toute notre vie en dépend. Vous êtes ma femme, mais je vous considère comme libre absolument après ce qui vient d'arriver. Je ferai ce que vous voudrez, je me prêterai à toutes les combinaisons possibles, même, si vous l'exigez, au divorce. Mais qu'adviendra-t-il de moi ensuite ? Je ne sais pas, car je vous aime tellement que la pensée de vous perdre ainsi, après vous avoir conquise, me jetterait sans doute en quelque résolution désespérée. (Sur un mouvement de Gilberte. ) Je ne cherche pas à vous attendrir, à vous émouvoir, je vous dis la vérité toute simple. Je sens, et j'ai senti durant toute cette nuit, à travers les secousses et les émotions affreuses du drame subi et traversé, que vous en étiez pour moi la grande blessure ! Si vous me repoussez, je suis un homme perdu.
GILBERTE, émue. – M'aimez-vous vraiment tant que cela ?
JEAN : – D'un amour que je sens inguérissable.
GILBERTE : – Mais vous l'avez aimée, elle ?
JEAN : – J'ai été épris. J'ai éprouve un tendre attachement pour un être gentil, dévoué... (À mi-voix, avec passion. ) Tenez... ce que je vais vous avouer est indigne, infâme peut-être... mais je ne suis qu'un être humain, faible comme les autres... Eh bien ! tout à l'heure, auprès de cette pauvre fille, mes yeux pleuraient, les sanglots m'étouffaient ; tout mon être vibrait douloureusement ; mais là, dans mon âme, au plus profond de mon âme, je ne pensais qu'à vous!...
GILBERTE, se levant vivement : – Vrai ?
JEAN, simplement. – Je ne sais pas mentir.
GILBERTE : – Eh bien ! savez-vous ce qui m'a fait tant souffrir tout à l'heure quand mon frère me racontait cette liaison et cette mort ? Je peux vous le dire maintenant : J'ai été jalouse. C'est vilain, n'est-ce pas ? Jalouse de cette morte ! Mais, il a si bien parlé d'elle pour m'apitoyer et j'ai senti qu'elle vous aimait tant, que vous me trouveriez peut-être indifférente et froide après elle. Et j'ai souffert de ça, j'ai eu peur de ca, jusqu'à vouloir renoncer à vous.
JEAN : – Et maintenant... Gilberte ?
GILBERTE lui tend ses deux mains : – Me voici, Jean.
JEAN : – Ah ! merci... merci ! (Lui baisant les mains. Puis, aussitôt après, avec émotion. ) Mais voilà qu'une autre angoisse me saisit : j'ai promis à cette pauvre femme de prendre et de garder l'enfant avec moi... (Mouvement de Gilberte.) Ce n'est pas tout... Savez-vous quel fut son dernier vœu, quelle fut sa dernière prière ?... Elle m'a supplié de vous le recommander...
GILBERTE : – À moi ?
JEAN : – À vous, Gilberte.
GILBERTE, très émue :  – Elle a fait cela, la pauvre femme ?... Elle a cru que je prendrais ?...
JEAN : – Elle l'a espéré, et sa mort en fut adoucie.
GILBERTE, exaltée passant à droite : – Mais oui, je le prends ! où est-il ?
JEAN : – Chez moi.
GILBERTE : – Chez vous ? Mais il faut y aller tout de suite.
JEAN : – Que je m'en aille, que je vous quitte en cet instant ?
GILBERTE : – Non... Nous irons tous les deux, puisque je devais m'installer chez vous ce soir...
JEAN, joyeux – Oh ! Gilberte! Mais votre père ne vous laissera pas partir.
GILBERTE – Eh bien ! savez-vous ce qu'il faut faire puisque mon déménagement est accompli et que ma femme de chambre m'attend chez vous ? Il faut m'enlever, monsieur.
JEAN : – Vous enlever ?
GILBERTE : – Donnez-moi mon manteau et partons. Tout s'arrangera, tout s'expliquera demain... (Lui montrant le manteau qu'elle a laissé au premier acte sur la chaise près de la porte à gauche.) Mon manteau !...
JEAN, prenant vivement le manteau et le lui mettant sur les épaules. – Vous êtes la plus adorable des créatures ! (Il lui prend le bras et ils se dirigent vers la droite.)

Scène 8 : Les mêmes, plus le père, la tante et le frère de Gilberte

MADAME DE RONCHARD : – Eh bien ! Qu'est-ce qu'ils font!… Vous partez maintenant ?
PETITPRÉ : – Que signifie ?
GILBERTE : – Oui, père, je partais… Je m'en allais avec mon mari, mais je serais venue demain vous demander pardon de cette fuite… et vous en expliquer toutes les raisons.
PETITPRÉ : – Tu t'en allais sans nous dire adieu… sans nous embrasser ?
GILBERTE : – Oui, pour éviter d'entendre encore discuter
LÉON : – Elle a raison, qu'ils s'en aillent, qu'ils s'en aillent
GILBERTE, sautant au cou de Petitpré : – À demain, père ! À demain, ma tante !… Adieu, tout le monde, je n'en peux plus d'émotion et de fatigue
MADAME DE RONCHARD, allant à elle et l'embrassant. – Oui, va vite, ma chérie ! Il y a là-bas un petit enfant qui attend une mère !



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