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JEAN : Vous savez tout, n'est-ce pas ?
GILBERTE : Tout, et j'ai été meurtrie profondément.
JEAN : J'espère que vous n'avez supposé aucun mensonge ni même aucune
dissimulation de ma part ?
GILBERTE : Oh ! non !
JEAN : M'avez-vous blâmé d'avoir été là-bas ce soir ?
GILBERTE : On ne blâme pas quelqu'un qui fait son devoir.
JEAN : Vous n'ignoriez pas cette femme
Et puis, elle est morte.
GILBERTE : C'est parce qu'elle est morte qu'elle me trouble ainsi.
JEAN : Ce n'est pas possible, vous avez une autre raison
(D'une voix
hésitante. ) L'enfant !
GILBERTE vivement : Non, non, vous vous trompez. Pauvre petit ! Est-ce que
c'est sa faute, tout cela ? Non. Je souffre de quelque chose qui est uniquement en
moi, qui ne vient que de moi et que je ne peux pas vous confesser. C'est une douleur de
mon cur, si vive quand je l'ai sentie naître sous la parole de mon frère et de
votre oncle, que, si je devais l'éprouver en vivant près de vous, en femme, je ne m'y
résoudrais jamais.
JEAN : Mais quoi donc ?
GILBERTE : Je ne peux pas vous le dire. (Elle s'assied à gauche. )
JEAN, debout : Écoutez-moi. Il ne faut pas qu'il y ait en ce moment, entre
nous, une ombre de malentendu. Toute notre vie en dépend. Vous êtes ma femme, mais je
vous considère comme libre absolument après ce qui vient d'arriver. Je ferai ce que vous
voudrez, je me prêterai à toutes les combinaisons possibles, même, si vous l'exigez, au
divorce. Mais qu'adviendra-t-il de moi ensuite ? Je ne sais pas, car je vous aime
tellement que la pensée de vous perdre ainsi, après vous avoir conquise, me jetterait
sans doute en quelque résolution désespérée. (Sur un mouvement de Gilberte. )
Je ne cherche pas à vous attendrir, à vous émouvoir, je vous dis la vérité toute
simple. Je sens, et j'ai senti durant toute cette nuit, à travers les secousses et les
émotions affreuses du drame subi et traversé, que vous en étiez pour moi la grande
blessure ! Si vous me repoussez, je suis un homme perdu.
GILBERTE, émue. M'aimez-vous vraiment tant que cela ?
JEAN : D'un amour que je sens inguérissable.
GILBERTE : Mais vous l'avez aimée, elle ?
JEAN : J'ai été épris. J'ai éprouve un tendre attachement pour un être
gentil, dévoué... (À mi-voix, avec passion. ) Tenez... ce que je vais vous
avouer est indigne, infâme peut-être... mais je ne suis qu'un être humain, faible comme
les autres... Eh bien ! tout à l'heure, auprès de cette pauvre fille, mes yeux
pleuraient, les sanglots m'étouffaient ; tout mon être vibrait douloureusement ; mais
là, dans mon âme, au plus profond de mon âme, je ne pensais qu'à vous!...
GILBERTE, se levant vivement : Vrai ?
JEAN, simplement. Je ne sais pas mentir.
GILBERTE : Eh bien ! savez-vous ce qui m'a fait tant souffrir tout à
l'heure quand mon frère me racontait cette liaison et cette mort ? Je peux vous le
dire maintenant : J'ai été jalouse. C'est vilain, n'est-ce pas ? Jalouse de
cette morte ! Mais, il a si bien parlé d'elle pour m'apitoyer et j'ai senti qu'elle
vous aimait tant, que vous me trouveriez peut-être indifférente et froide après elle.
Et j'ai souffert de ça, j'ai eu peur de ca, jusqu'à vouloir renoncer à vous.
JEAN : Et maintenant... Gilberte ?
GILBERTE lui tend ses deux mains : Me voici, Jean.
JEAN : Ah ! merci... merci ! (Lui baisant les mains. Puis,
aussitôt après, avec émotion. ) Mais voilà qu'une autre angoisse me saisit :
j'ai promis à cette pauvre femme de prendre et de garder l'enfant avec moi... (Mouvement
de Gilberte.) Ce n'est pas tout... Savez-vous quel fut son dernier vu, quelle
fut sa dernière prière ?... Elle m'a supplié de vous le recommander...
GILBERTE : À moi ?
JEAN : À vous, Gilberte.
GILBERTE, très émue : Elle a fait cela, la pauvre
femme ?... Elle a cru que je prendrais ?...
JEAN : Elle l'a espéré, et sa mort en fut adoucie.
GILBERTE, exaltée passant à droite : Mais oui, je le prends !
où est-il ?
JEAN : Chez moi.
GILBERTE : Chez vous ? Mais il faut y aller tout de suite.
JEAN : Que je m'en aille, que je vous quitte en cet instant ?
GILBERTE : Non... Nous irons tous les deux, puisque je devais m'installer chez
vous ce soir...
JEAN, joyeux Oh ! Gilberte! Mais votre père ne vous laissera pas
partir.
GILBERTE Eh bien ! savez-vous ce qu'il faut faire puisque mon déménagement
est accompli et que ma femme de chambre m'attend chez vous ? Il faut m'enlever,
monsieur.
JEAN : Vous enlever ?
GILBERTE : Donnez-moi mon manteau et partons. Tout s'arrangera, tout
s'expliquera demain... (Lui montrant le manteau qu'elle a laissé au premier acte sur
la chaise près de la porte à gauche.) Mon manteau !...
JEAN, prenant vivement le manteau et le lui mettant sur les épaules. Vous
êtes la plus adorable des créatures ! (Il lui prend le bras et ils se dirigent vers
la droite.)
Scène 8 : Les mêmes, plus le père, la tante et le frère de
Gilberte
MADAME DE RONCHARD : Eh bien ! Qu'est-ce qu'ils
font!
Vous partez maintenant ?
PETITPRÉ : Que signifie ?
GILBERTE : Oui, père, je partais
Je m'en allais avec mon mari, mais je
serais venue demain vous demander pardon de cette fuite
et vous en expliquer toutes
les raisons.
PETITPRÉ : Tu t'en allais sans nous dire adieu
sans nous
embrasser ?
GILBERTE : Oui, pour éviter d'entendre encore discuter
LÉON : Elle a raison, qu'ils s'en aillent, qu'ils s'en aillent
GILBERTE, sautant au cou de Petitpré : À demain, père ! À demain,
ma tante !
Adieu, tout le monde, je n'en peux plus d'émotion et de fatigue
MADAME DE RONCHARD, allant à elle et l'embrassant. Oui, va vite, ma
chérie ! Il y a là-bas un petit enfant qui attend une mère ! |