LES VALEURS DES ROMANTIQUES
| Quel horizon on voit du haut de la barricade | ||
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| Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria : Citoyens, vous
représentez-vous l'avenir ? Les rues des villes inondées de lumières, des branches
vertes sur les seuils, les nations surs, les hommes justes, les vieillards
bénissant les enfants, le passé aimant le présent, les penseurs en pleine liberté, les
croyants en pleine égalité, pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience
humaine devenue l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour
pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous le droit, sur
tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les mères heureuses ! Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le ballon. Le jour où cette uvre prométhéenne sera terminée et où l'homme aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique, l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant ! Citoyens, où allons-nous ? À la science faite gouvernement, à la force des choses devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros. L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant
ouvrier, homme du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu as adopté pour
mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici, c'est-à-dire triompher.
Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par notre défaite aussi bien que par notre
victoire, c'est une révolution que nous allons faire. De même que les incendies
éclairent toute la ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle
révolution ferons-nous ? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit. L'Égalité a un organe : l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école identique sort la société égale. Oui, enseignement ! Lumière ! lumière ! tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième siècle
est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien de semblable à la
vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme aujourd'hui, une conquête, une
invasion, une usurpation, une rivalité de nations à main armée, une interruption de
civilisation dépendant d'un mariage de rois, une naissance dans les tyrannies
héréditaires, un partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme deux boucs de
l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à craindre la famine, l'exploitation, la
prostitution par détresse, la misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les
batailles, et tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait
presque dire : il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre humain
accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne; l'harmonie se rétablira
entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour de la vérité comme l'astre autour de la
lumière. Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences ressemblent à des frémissements de feuilles. |