|
1. Comme nous l'avons dit plus haut, elle (la barricade
Saint-Antoine) attaquait au nom de la Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette
barricade, le hasard, le désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en
face d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage universel,
la nation, la République; et c'était la Carmagnole défiant la Marseillaise.
Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.
Ch. 1 (milieu)
2. Vous êtes abandonnés.
Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent l'effet que fait sur
un essaim la première goutte de l'orage. Tous restèrent muets. Il y eut un moment
d'inexprimable angoisse où l'on eût entendu voler la mort.
Ce moment fut court.
Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:
Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous. Citoyens,
faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple abandonne les
républicains, les républicains n'abandonnent pas le peuple.
Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la pensée de tous.
Une acclamation enthousiaste l'accueillit.
On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était quelque porte-blouse
ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce grand anonyme toujours
mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales qui, à un instant donné, dit d'une
façon suprême le mot décisif, et qui s'évanouit dans les ténèbres après avoir
représenté une minute, dans la lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.
Ch. 3 (début)
3. Je l'ordonne! cria Enjolras.
Je vous en prie, dit Marius.
Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre d'Enjolras, émus par
la prière de Marius, ces hommes héroïques commencèrent à se dénoncer les uns
les autres. C'est vrai, disait un jeune à un homme fait. Tu es père de famille.
Va-t'en. C'est plutôt toi, répondait l'homme, tu as tes deux surs que tu
nourris. Et une lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas
mettre à la porte du tombeau.
Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus temps.
Ch. 4 (dernier tiers)
4. Toi, tu as une femme qui t'aime. Toi, tu as ta vieille mère. Toi,
tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont devenir?
Toi, tu es père de cinq enfants. Toi, tu as le droit de vivre, tu as
dix-sept ans, c'est trop tôt.
Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous d'héroïsmes.
L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne s'étonnaient pas les uns les autres.
Faites vite, répétait Courfeyrac.
On cria des groupes à Marius:
Désignez, vous, celui qui doit rester.
Ch. 4 (suite)
5. Courage, et en avant! Citoyens, où allons-nous? A la science faite gouvernement, à la
force des choses devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de vérité
correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des peuples; nous allons à
l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de parasites. Le réel gouverné par le vrai,
voilà le but. La civilisation tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au
centre des continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de pareil
s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une à Delphes, lieu des
dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros. L'Europe aura ses amphictyons; le
globe aura ses amphictyons. La France porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là
la gestation du dix-neuvième siècle.
* amphyctions : députés des douze peuples de la Grèce antique
Ch. 4 (milieu)
6. Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine savent que la
garde nationale de la banlieue était vaillante contre les insurrections. Elle fut
particulièrement acharnée et intrépide aux journées de juin 1832. Tel bon cabaretier
de Pantin, des Vertus ou de la Cunette, dont l'émeute faisait chômer
"l'établissement", devenait léonin en voyant sa salle de danse déserte, et se
faisait tuer pour sauver l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois
bourgeois et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les
intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à la bravoure du
mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait chanter à des banquiers la
Marseillaise. On versait lyriquement son sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un
enthousiasme lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.
Ch. 12 (début)
7. J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible m'émerveille. Il
vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste; Enjolras se plaint de sa grandeur qui
l'attache au veuvage. Nous autres, nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous
rendent fous, c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le
moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des traits que nous
font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes
viennent de nos femmes. Un homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la
femme qui fait partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas amoureux,
et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose inouïe qu'on puisse être froid
comme la glace et hardi comme le feu.
Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de lui l'eût
entendu murmurer à demi-voix: Patria.
Ch. 14 (début)
8. Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.
Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.
Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne. Quand Combeferre
lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.
Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve moyen de ne
pas se battre dans cette barricade.
Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.
L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.
Ch. 17
9. Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à peine
l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces sortes de guerre, ne
peuvent se faire aucune idée des singuliers moments de tranquillité mêlés à ces
convulsions. On va et vient, on cause, on plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous
connaissons a entendu un combattant lui dire au milieu de la mitraille: Nous sommes ici
comme à un déjeuner de garçons. La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le
répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes les phases
avaient été ou allaient être épuisées. La position, de critique, était devenue
menaçante, et, de menaçante, allait probablement devenir désespérée. A mesure que la
situation s'assombrissait, la lueur héroïque empourprait de plus en plus la
barricade. Enjolras, grave, la dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant
son glaive nu au sombre génie Epidotas.
Ch. 17 (suite)
10. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite l'applaudissement des peuples;
mais une défaite héroïque mérite leur attendrissement. L'une est magnifique,
l'autre est sublime. Pour nous, qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus
grand que Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.
Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.
On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.
Ch. 20
11. Il y a les insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les
révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui éclate, c'est une
idée qui passe son examen devant le peuple. Si le peuple laisse tomber sa boule noire,
l'idée est fruit sec, l'insurrection est échauffourée.
L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le désire n'est pas le
fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et à toute heure le tempérament des héros
et des martyrs.
Elles sont positives. A priori, l'insurrection leur répugne; premièrement, parce qu'elle
a souvent pour résultat une catastrophe, deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour
point de départ une abstraction.
Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul que se
dévouent ceux qui se dévouent.
Ch. 20 (milieu)
12. La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert, mais
terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante. Quiconque a vu un feu
d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un croisement de foudres qu'on appelle le
bouquet. Qu'on se représente ce bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une
balle, une chevrotine ou un biscayen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et
égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était là-dessous.
Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et se
compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le sacrifice
de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait comme un zouave. La
troupe voulait en finir; l'insurrection voulait lutter. L'acceptation de l'agonie en
pleine jeunesse et en pleine santé fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans
cette mêlée avait le grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.
Ch. 21 (début)
13. . La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de bas en haut, était
meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt entouré de têtes mortes d'où
ruisselaient de longs fils rouges et fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée
enfermée et brûlante faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire
l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette lutte maintenant
infernales. Ce n'étaient plus des géants contre des colosses. Cela ressemblait plus à
Milton et à Dante qu'à Homère. Des démons attaquaient, des spectres résistaient.
C'était l'héroïsme monstre.
Ch. 22 (fin)
|
|