Un artiste - une classe

La photo de classe autrement

Portraits de classes avec individus

Chaque année, lorsque les élèves prennent place pour la traditionnelle photo de classe, ils n'ont pas forcément conscience de reproduire à leur manière un rituel militaire, celui de la formation d'une « classe », ainsi qu'on désignait le rassemblement des jeunes gens du même âge appelés sous les drapeaux. Aujourd'hui, dans un lycée se côtoient garçons et filles, l'uniforme a disparu et le sourire est de mise. Mais il suffirait de remonter un demi-siècle en arrière pour trouver à foison des clichés dignes des casernes : alignements serrés d'élèves à la mine sévère, le corps masqué par une blouse uniformément sombre, sous l'autorité sans partage d'un professeur irréprochable.

Pourtant, ces photos, qui manifestaient si clairement l'emprise de l'institution scolaire sur les élèves, se dispersaient ensuite dans les archives privées des familles; la mise en évidence de la classe, ce groupe administrativement institué, s'effaçait au profit de la mise en valeur des liens d'amitié ou de simple souvenir qui rattachaient chacun à tel ou tels de ses anciens camarades. Ainsi la photo de classe est-elle travaillée par des motifs et des impératifs contradictoires : l'institution, le lieu, l'autorité, la classe, le groupe, l'individu... Toute reprise formelle de ce thème photographique les retravaille à sa manière. C'est ce qu'ont fait les six artistes invités par le lycée Jacques Prévert.

Leurs photos ne sont assurément pas des photos de classe puisqu'elles n'ont pas été réalisées par le professionnel habituel et qu'elles ne sont pas destinées à être vendues aux familles des élèves. Au contraire, le présent catalogue leur sera donné. Nous sommes donc en présence d'un exercice gratuit, beaucoup plus libre par conséquent, mais en même temps hors norme et en partie irréel. Certains élèves ont d'ailleurs craint que ces photos d'artistes puissent leur tenir lieu de photo de classe, mais ils ont été rassurés : le photographe patenté est passé en février, comme d'habitude. D'autres n'étaient pas certains de vouloir distraire de leurs cours le temps nécessaire à ces jeux sur la photo de classe. Jouer pendant les cours, était-ce bien sérieux ? Introduire du jeu dans les institutions, comme dans les rouages des machines, leur permet de mieux fonctionner, mais ce ne sont pas toujours les élèves qui acceptent le plus facilement ce jeu avec des normes que l'école les oblige par ailleurs à respecter. Au delà des images réalisées, ce projet a permis d'explorer ce qu'il faut de jeu dans le travail - certains jeux sont très sérieux - et ce qu'il faut de travail dans le jeu - le travail peut aussi être joyeux.

De tous les thèmes constitutifs de la photo de classe, l'autorité est celui qui a le plus clairement disparu des images proposées ici. A l'exception d'une enseignante qui apparaît parmi ses élèves, les autres professeurs sont absents, alors qu'ils ont assisté et même participé aux séances de prise de vue. La plupart ont préféré rester en marge (pour une fois), d'autres ont été photographiés, mais ces images n'ont pas été retenues. Au final, le résultat est explicite : voici 26 photos d'élèves représentés entre eux, sans autres médiateurs que les artistes réalisateurs des images. Cet effacement de l'autorité ne semble guère avoir fait débat. Tout s'est passé comme si l'institution avait d'emblée accepté qu'un autre jeu s'instaure en son sein. Ainsi autorisés à se passer d'elle, les élèves n'en ont pas profité pour brocarder l'autorité : ce n'était pas carnaval (1). Ils ont simplement investi cette parenthèse pour réaliser quelque chose ensemble. D'où le caractère souvent intime des images produites, (accentué dans plusieurs cas par l'approche de certains artistes, j'y reviendrai); mais aussi la dimension horizontale donnée à beaucoup d'images, comme une sorte d'antithèse visuelle aux notions verticales de hiérarchie et d'autorité.

Autorisés à se passer de la tutelle scolaire, la plupart des élèves n'ont pas souhaité non plus se passer du lieu de vie que constitue leur lycée. Et pourtant, pour l'occasion, ils auraient probablement pu sortir de l'établissement (comme certains de leurs homologues allemands photographiés par Marie-Hélène Labat dans un supermarché voisin). De fait, l'immense majorité des photos a été réalisée en extérieur, mais à l'intérieur du lycée. Trois classes ont même sorti leurs chaises ou leurs tables pour se réinstaller ailleurs et autrement. Sur les images, on ne perd donc pas de vue que ces jeunes sont des élèves inscrits dans un espace scolaire reconnaissable, leur lycée à eux. A cet égard, ces photos reconduisent une composante obligée de la photographie de classe, à savoir que l'établissement doit y être visible (préau, arbres de la cour, mur de la direction, plus rarement salles de classe).

Absence de l'autorité mais présence du lycée, telles seraient donc les caractéristiques communes à ces images. A partir de là s'affirment deux partis-pris esthétiques radicalement différents. Denis Darzacq, Véronique Ellena, Sabine Meier et Anne Hämäläinen ont photographié les classes entières, comme des entités incontournables, prenant à la lettre l'intitulé de la commande : « La photo de classe autrement ». Les trois autres artistes, Yveline Loiseur, David Rosenfeld et Janina Wick ont adopté une tout autre approche : photographier les élèves en petits groupes, très variables en dimension et disposition, pour recomposer in fine la totalité de l'effectif à travers une mosaïque d'images partielles. Dans le premier cas, la classe s'imposait comme un principe; dans le second, elle résultait d'une recomposition.

Mais ces deux démarches ont tout de même respecté une exigence commune : que tous les élèves figurent sur la photo ou le photo-montage exposé(e). Personne ne devait se fondre dans la masse de la classe ni disparaître dans les interstices entre les groupes. Même lorsqu'elle fait bloc, une classe demeure un rassemblement d'individus; même éclatés dans des groupes et sous-groupes, les élèves continuent de former une classe.

En prenant ainsi des points de départ divergents, les artistes et leurs«élèves-modèles » ont posé d'emblée la question de la réalité de cette entité arbitraire qu'est une classe. Regroupement administratif d'individus qui n'ont pas forcément choisi de passer l'année scolaire ensemble, unité formelle quotidiennement réagencée selon les cours et les salles, nébuleuse de relations inter-personnelles plus ou moins fortes, plus ou moins structurantes ou déstructurantes, agrégat de personnalités toutes distinctes les unes des autres, chaque classe remplit les fonctions attendues par l'institution en même temps qu'elle se distingue des autres selon une alchimie que même les enseignants ne s'expliquent pas. Il y a des classes d'individus et des classes-phalanges, des classes dynamiques et des classes passives, des classes fédérées ou au contraire entravées par une seule personnalité, etc. Cet impondérable (lié en partie, mais pas seulement, aux filières d'enseignement) a sauté aux yeux des artistes dès leur premier contact avec les élèves. Photographier de tels collectifs, certes arbitraires mais bien réels, les a obligés à questionner les rapports entre l'individu et le«corps constitué » de la classe. Ils l'ont fait en sollicitant davantage le langage du corps (les gestes, les postures, les regards...) que la parole, afin d'extraire, ne serait-ce qu'en partie, les corps des élèves de celui de la classe. Ils l'ont fait surtout par le biais de la photographie - cet artefact empreint de réalité, mélange là aussi de fiction et de vérité. Dans l'intitulé«photo de classe », il fallait interroger autant « photo » que « classe » : quelle classe formons-nous ? quelle(s) image(s) en donnerons-nous ?

La photo de classe traditionnelle a fixé un canon de représentation : par commodité, les élèves sont représentés debout, serrés les uns contre les autres sur plusieurs rangs étagés afin que tous, grands ou petits, puissent figurer dans le cadre rectangulaire de la photographie. L'impression dominante de masse est contrebalancée par la netteté des visages. Autrefois, l'uniforme, la blouse, l'air sérieux accentuaient l'effet de corps construit par l'école; aujourd'hui, la diversité des tenues et les sourires attirent l'oeil vers le particularisme de chacun.

Les trois artistes qui ont pris le parti de photographier les élèves en formation de classe ont élaboré des images très diverses.

A trois reprises, Véronique Ellena s'est approchée de la disposition classique, mais en y introduisant chaque fois un élément détonant : les élèves sont bien disposés en étage, mais au lieu d'être uniformément serrés, sans bras ni mains, ils se touchent, voire s'enlacent ouvertement (2); ils sont bien alignés en rangées parallèles, mais à l'horizontale et photographiés de haut; ils sont bien serrés les uns contre les autres, mais en faisant converger leurs chaises, à la limite du déséquilibre, vers un centre de gravité qui n'est pas l'enseignant, mais l'unique fille de la classe.

Denis Darzacq, de son côté, a étiré chaque classe en longueur, compensant par la prise de vue la trop grande dimension ainsi atteinte : soit en télescopant tous les visages en une sorte d'inflorescence ou d'hydre multicéphale, soit en photographiant de très haut ou de très loin (3). Il a pris ainsi le risque - probablement délibéré - de perdre l'identification de chaque élève au profit de la forme dynamique donnée au groupe. Dans ces images transparaît la métaphore sportive : la classe se transforme en équipe, les gestes sont coordonnés pour produire une performance commune et, logiquement, chaque individu s'efface derrière l'ensemble.

On retrouve la même logique, sous une toute autre forme, dans deux des photos réalisées par Sabine Meier : les élèves se sont prêtés à une combinaison assez acrobatique de corps et d'objets (en particulier des miroirs) pour aboutir à des images oniriques qui donnent à voir subtilement leur classe comme un tout éclaté.

Anne Hämäläinen, quant à elle, s'est attachée aux humeurs qui peuvent scander la vie des élèves, depuis le sérieux attendu d'eux jusqu'à la franche rigolade, en passant par l'indifférence et la tristesse.

Trois images mettent en forme l'éclatement toujours possible de la classe comme convention de représentation : les élèves sont photographiés debout dans l'enceinte de leur salle (S. Meier), sans autre unité perceptible que cette proximité imposée par le lieu; une série de visages émerge derrière une haie (D. Darzacq), tels onze promeneurs facétieux, mais rien en eux ni autour d'eux ne signale l'école; dans un hall, un attroupement lâche (V. Ellena) tient plus de la«conversation piece », comme disaient les Anglais, c'est-à-dire d'un portrait collectif que du portrait d'un collectif. On sent dans ces trois images que l'unité formelle de la classe ne tient qu'à un fil et que ce n'est pas parce que tous les élèves d'une même classe figurent sur la même image qu'ils donnent pour autant l'impression de constituer un tout.

Les trois autres artistes ont choisi d'emblée de disperser ce tout fragile comme on disperserait une émulsion pour voir si elle va tenir ou, au contraire, se rediviser en composantes distinctes.

Janina Wick a photographié une seule classe dans son ensemble, mais dispersée sur des gradins en plusieurs sous-ensembles, parfois réduits à deux, voire une personne, dans des postures neutres ou, au contraire, très impliquantes. On pourrait y voir la classe«à l'état naturel », lorsque les élèves ne sont plus tenus à l'unité imposée par l'institution et qu'ils se laissent aller à leurs affinités, à leurs gestes personnels, qui les distinguent ou les re-lient. Dans ses trois autres compositions, Janina Wick a délibérément tourné le dos à l'image unique pour proposer des assemblages de plusieurs photographies sur lesquelles apparaissent des groupes d'élèves plus ou moins importants, engagés dans aucune activité notable, sinon quelques échanges de regards et conversations privées. Qu'ils posent dans une salle ou en extérieur, le décor du lycée reste reconnaissable.

Yveline Loiseur a adopté sensiblement le même dispositif, mais en alignant les images en de longues frises horizontales. Les élèves ont posé dehors, généralement debout, dans des postures et des gestes variés, mis en scène. Ils forment ainsi un ensemble discontinu, tantôt compact, tantôt lâche, mais un ensemble tout de même ne serait-ce que par le lien incarné par ceux qui passent d'une photographie à l'autre. L'arrière-plan n'est reconnaissable que sur une frise; les trois autres s'inscrivent sur un mur blanc, tacheté de reflets qui ressemble parfois à un morceau de ciel. Ainsi éclatée, recomposée, décontextualisée, chaque classe se dresse devant nous dans une sorte d'attente active : elle « fabrique » quelque chose dont nous ne savons rien, elle existe par elle-même.

David Rosenfeld est celui qui a poussé le plus loin l'éclatement des classes et même « l'abandon du groupe », pour reprendre son expression. Non seulement, il présente beaucoup de photos, qu'il ne raccorde pas, mais au contraire agence en une sorte de mosa ïque disjointe, mais encore ses instantanés tiennent davantage d'une exploration des visages que de la photographie de groupe. Quelques détails en arrière-plan permettent de localiser certaines images, mais pas toutes. Pour les autres, nous sommes en présence de mises en scène poétiques de jeunes gens, sans référent discernable. Ici, la classe, mais également l'école ont disparu.

Il y a un enjeu symbolique fort dans ces différents partis pris formels. Conserver ou non le principe de la classe procède d'une interrogation plus globale sur l'adhésion ou au contraire la résistance des individus aux entités collectives. Interrogation devenue centrale dans une société comme la nôtre qui valorise de plus en plus les modes d'affirmation individuelle. Sachant qu'une classe de lycée réunit des individus jeunes, la question rejaillit sur celle de la formation : à quoi les forme-t-on, à l'intériorisation de normes sociales de comportement ou à la construction de leur liberté individuelle ? Et si l'on porte l'accent sur ce dernier objectif, comment parvient-on encore à leur faire accepter un minimum de règles communes de vie ? De même, sur un plan formel, comment recomposer une classe en images après l'avoir abordée, c'est-à-dire éludée, par ses composantes élémentaires (individus, duos ou petits groupes d'affinités) ?

Ce projet photographique a donné forme à la tension, constitutive de la vie scolaire, entre le corps constitué de la classe et l'individualité des élèves qu'il regroupe, en élaborant des images aussi contrastées que les classes-équipes, les groupes de conversation et les visages en gros plan. Le fait que ces images aient été composées avec la participation active des élèves, voire pour certaines sur leur suggestion, révèle qu'elles font toutes partie intégrante de leur vision des choses. Une vision révélée, symbolisée et transposée par les artistes.


Sylvain Maresca, sociologue, professeur à l'Université de Nantes.


(1) : Encore qu'on trouve une ambiance carnavalesque sur l'une des photographies réalisées par l'artiste finlandaise qui s'est jointe au projet, Anne Hämäläinen.
(2) : A noter que pour cette photo, ils ont tenu à s'habiller « classe », c'est-à-dire chic, faisant ainsi de leur tenue vestimentaire le synonyme visuel du groupe qu'ils constituent.
(3) : Sabine Meier, elle aussi, a photographié une classe de très loin en extérieur, mais dispersée entre les portes, les fenêtres et les étages.

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