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Voici un extrait du livre «  ANANKE  ou la Vierge de Raymond » ,
un roman écrit par Jean Pierre LUGRIN, professeur de math sciences physiques dans notre établissement.


Enseignant à Pont-Audemer, Jean-Pierre Lugrin met à profit ses vacances pour parcourir le monde et prendre des notes servant de base à ses écrits.
"Ananké" est un titre générique qui comportera plusieurs volumes.
La vierge de Raymond en est le premier, dans lequel figure en filigrane une partie des réflexions, issues de ses séjours à l'étranger.

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L’un des principaux personnages du roman, Johan Riblais, et son épouse Nathalie, terminent un séjour au Mexique où ils ont résolu une partie du mystère que renferme l’icône dite de Raymond. Ils sont sur le chemin de retour vers Cancun d’où ils doivent s’envoler pour Paris. Mais des personnes, malintentionnées à leur égard, ne souhaitent pas les voir quitter le territoire…

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19. Mexique, 10 juillet.

La Chevrolet, louée à San Cristobal par Nathalie et Johan, roule dans l’air frais et léger des montagnes du Chiapas  : cinq cents kilomètres les séparent de Cancun. La route, accidentée, traverse une forêt dense. Parfois, dans un virage, des camions de l’armée. De jeunes soldats casqués, en « battle-dress », mitraillette en bandoulière, indifférents, regardent passer la puissante voiture américaine. Très vite la chaleur accable la nature tandis que la climatisation maintient une agréable température dans l’habitacle.

— Nous arrivons aux cascades d’Agua Azul. Un bain nous serait bénéfique, propose Johan.

Dans la moiteur de la forêt tropicale, le rio Tulija chute sur de larges cascatelles dans des bassins naturels où les familles mexicaines prennent plaisir à plonger, barboter, jouer avec les enfants dans un tohu-bohu digne de la cour du roi Pétaud !

La turquoise de l’eau miroite de cascade en cascade, expire des embruns se dissolvant dans un ciel bleu-roi.

Tout autour, les arbres sombres, d’où pendent des cobéas aux clochettes bleues, confèrent au lieu un aspect sauvage, inhospitalier.

— Cette eau est douce à la peau, plaisante Nathalie avant de replonger.

Le bain procure à leur corps moite un bien être régénérateur.

Après une nuit à Palenque, ils visitent, dans la fraîcheur matinale, le célèbre teocalli où repose l’énigmatique roi Pacal avant de quitter le Chiapas pour atteindre l’Etat de Campêche.

La circulation est fluide.

— Si la carte est exacte, nous avons au moins deux cent cinquante kilomètres de ligne droite, affirme Johan.

Sur ces pistes d’envol sans fin ils croisent et doublent de monstrueux pélicans d’acier aux ailes brisées comme les rêves des chauffeurs, écrasés dans la médiocrité de leur vie, par le même marteau façonneur de la courbure du destin de leurs ancêtres. Ces convois dépassent soixante tonnes, calandres chromées « Freightliner », pare-chocs énormes, roulent à près de cent kilomètres par heure.

La plaine succède à la forêt. Progressivement une pampa monotone, blanchie par un soleil outrancier, se couvre d’haciendas où le cheval est roi.

Afin de ralentir les véhicules, la route est régulièrement barrée de « topès ». Accroupis en bordure de ces ralentisseurs et incarnant la patience même, des hommes attendent le passage des véhicules, offrent une glacière de boissons fraîches tandis que des mouches se collent sur la peau tannée de leur visage insensible.

Température caniculaire. L’air, saturé en vapeurs de diverses densités, flotte en mirages survolés de vautours à la recherche de cadavres à dépecer. Sur des dizaines d’hectares s’étendent à perte de vue des champs de maïs, nourriture principale du peuple maya.

Johan conduit sans enthousiasme.

Il n’a pas actionné le volant depuis près d’une demi-heure. Nathalie, les pieds sur le tableau de bord, écoute, diffusé par l’autoradio, un orchestre de marimba.

Une automobile apparaît.

Johan, s’apprêtant à la doubler, aperçoit dans le rétroviseur une voiture munie d’une plate-forme arrière, appréciée des Américains.

C’est un gros pick-up Dodge noir, aux pare-chocs « surdimensionnés », possédant une série de phares au-dessus de la cabine.

Johan dépasse le véhicule, traverse un village aux maisons ovoïdes, en adobes badigeonnés à la chaux, toits couverts de feuilles de palmes.

Une secousse fait vibrer la Chevrolet.

Nathalie, se retourne, remarque un chrome au niveau du coffre. Nouveau choc.

— Qu’est ce qui lui prend ?

— Je n’en sais rien, répond Johan la voix aigre.

— Il est fou, saoul ou « lobotomisé » ? s’interroge Nathalie.

— Qui est-ce ?

— Les vitres sont teintées.

— Attends ! Nous allons vérifier si les « Chevrolet » ont du souffle, grimace le chauffeur.

L’aiguille du compteur grimpe 100… 110… 120 Km/h.

Le pick-up est toujours accroché derrière. Nouveau coup dans le coffre. Les phares s’éclairent, le Klaxon se déchaîne. Nathalie s’inquiète

— Un « topès » !

La Chevrolet déboule sur l’obstacle faisant paniquer le sempiternel vendeur de boissons fraîches qui vocifère avant de s’enfuir de son poste.

Johan aborde le ralentisseur à une vitesse excessive. Sa voiture quitte le sol sur plusieurs mètres, retrouve le contact dans un bruyant soupir d’amortisseurs. A 150 Km/h, la suspension du gros véhicule subit le même sort avant que son conducteur ne cherche à doubler la Chevrolet. Johan accélère encore. 160 Km/h… La poussière en bordure de route décrit des torsades.

Le quidam percute l’aile arrière gauche. La Chevrolet oscille dangereusement.

— J’ai peur, Johan…

170 Km/h… Ils croisent une autre voiture, avertisseurs hurlants, qui freine au passage des deux bolides, envoie des appels de phares désespérés.

Un camion « Ford » à doubler.

Johan déboîte. Le pick-up tente de passer à droite pour emboutir les portières du coté passager, constate l’impossibilité de son action, retourne derrière sa proie.

— Accroche-toi, conseille Johan.

Dès que le « Ford » est dépassé, il appuie de tout son poids sur la pédale de frein, se rabat devant le camion qui, surpris par la « queue de poisson », doit à son tour ralentir à grand renfort de sirène et d’appels de phares.

Le conducteur du « Dodge » déconcerté par la manœuvre s’éloigne de l’ensemble, poursuit sa route.

— Le poids lourd, à l’arrière, reste une protection, explique Johan.

— Je tremble encore…

La sombre voiture poursuit sans ralentir.

Au loin, dans l’interminable ligne droite, Johan aperçoit une dizaine de camions, surnommés « long nez », à l’arrêt.

— Un relais routier.

Le restaurant est un amas rouillé de tôles ondulées. D’énormes ventilateurs brassent les effluves de fritures sans rafraîchir l’air ambiant.

Les serveuses, jeunes, obèses à la peau flasque, « pom-pom-girls » avachies, affublées de tabliers mouchetés, servent les routiers aux mains lestes, esprit grivois, fredonnent les musiques des gringos que diffuse un vieux juke-box asthmatique. Ils regardent arriver les étrangers dans une totale indifférence. Derrière, le camionneur irascible, actionne sa sirène, vient stopper à hauteur de la voiture. De l’air comprimé s’échappe de son système de freinage malmené.

Le chauffeur au corps luisant sous un tricot de peau auréolé de transpiration, descend, visiblement furieux, s’engouffre dans la gargote avec l’impétuosité du vent.

— Hay que ser tonto perdito para conducir asi.

(Faut être le roi des cons pour conduire ainsi.)

Il saisit Johan par les épaules prêt à lui envoyer un coup de tête sur le nez.

— Mire mi coche… Me han agredido. (Regardez ma voiture… J’ai été agressé.)

— ¿ No eres Mexicano ? (T’es pas Mexicain…)

— ¡ Francés ! (Français…)

Le camionneur se calme, observe les coups donnés dans le coffre et sur l’aile gauche. Changement de ton. Johan est cerné, on le questionne, on veut savoir. Il explique, dans un espagnol hésitant. Les chauffeurs entraînent le couple.

— Tu prépares deux jus d’ananas pour les « Frenchies », dit l’un d’eux à la jeune fille derrière son comptoir.

— Pourquoi cette agression ?

— Je ne comprends pas. J’ai peur pour la suite du trajet.

— Où allez-vous ?

— A Mérida, répond Nathalie.

— Y-a-t-il quelqu’un pour Mérida ? lance un routier avec ardeur.

Pas de réponse.

— Nous allons à Campêche. Nous pouvons vous escorter jusqu’à la bifurcation.

Ils avalent leur jus de fruit fraîchement pressé. Le camionneur ulcéré s’est calmé, explique avec force geste le dépassement de Johan, imite le fracas des Klaxons, les gémissements des freins, les crissements des pneus.

— En route !

Une grosse semi-remorque devant, deux « sleepers » derrière, le convoi roule à vive allure dans ce paysage autrefois siège d’une vie sociale et culturelle dense que les Mayas commencèrent à déserter bien avant l’arrivée de Cortés.

— Impressionnant un tel cortège !

Deux heures plus tard, intersection de routes. Campêche à gauche, Mérida à droite. Grands coups d’avertisseurs en signe d’adieu.

Le trafic, au bord du golfe du Mexique, est plus dense. Les virages apparaissent enfin.

— Quelle distance reste-t-il à parcourir ? demande Nathalie.

— Environ cent quatre vingts kilomètres.

Soudain le Dodge reparaît dans le rétroviseur.

— On fonce ! S’il se prend pour un puntillero, il se trompe ! grommelle Johan dont l’expression tourne à l’orage.

Accélération. La vitesse s’accroît rapidement.

— C’est de la folie, Johan !

Nathalie se retourne sans cesse. Une tension au niveau du ventre lui donne la nausée.

— Son moteur est trafiqué !

Coup dans le coffre. L’inconnu tente à nouveau de dépasser la Chevrolet. Johan se déporte au milieu de la chaussée, empêche la manœuvre. Un virage à négocier à 150 km/h dans le tintamarre des pneus qui chuintent. Devant, une semi-remorque « Western Star » à doubler.

— Je passe, prévient Johan.

— Un virage à droite… Qu’y a-t-il devant ?

Nathalie pousse des cris d’orfraie. Johan n’entend rien, double, suivi par le pick-up, Klaxon bloqué.

— Johan… !

La Chevrolet arrive à hauteur de la cabine de pilotage. Visibilité nulle.

Les avertisseurs du camion dégorgent des plaintes d’air comprimé. Le chauffeur, aux gestes obscènes, crie raca !

— Johan… ! s’époumone Nathalie.

Un camion-citerne « Kenworth » surgit en face, sirènes hurlantes. Johan à l’ultime seconde donne un violent coup de volant, son pare-chocs arrière heurte le « Western Star » qui laisse la gomme de ses pneus sur l’asphalte. La voiture noire, toujours accrochée à la Chevrolet, ne peut éviter l’accident. Elle va s’encastrer dans un bruit monstrueux de tôles déchirées sous l’énorme soixante tonnes. Des flammèches jaillissent de l’amas de ferraille. Dans son rétroviseur, Johan aperçoit le chauffeur du camion en flamme s’éjecter de sa cabine avant qu’une explosion, suivie d’une boule de feu, n’embrase l’ensemble.

Les jambes en flanelle, les mains moites de sueur, les tempes secouées par des à-coups sanguins, Johan poursuit sa route.

« Cesse de trembler » se dit-il.

A cet instant une brûlure lui déchire la poitrine, sa vue se trouble. Cela ne dure que quelques secondes, puis tout rentre dans l’ordre. Sûrement la peur infernale qu’il vient d’avoir.

— Arrête-toi, Johan.

Nathalie descend et vomit sa frayeur.

Avec l'aimable autorisation de l'auteur

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